Séminaire théorique : "Angoisses collectives – Masses, groupes, liens" (Lille)

Séminaire de Franz Kaltenbeck et de Frédéric Yvan

Samedi 14 janvier 2017 de 14h30 à 17h30

Une foule humaine – une « masse » disait Freud – ne se trouve pas dans la nature. Une foule n’est pas une meute ni un troupeau – même si, pour Hobbes, l’homme était un loup prêt à dévorer ses congénères.
Lorsque Freud décrit la « morphologie des masses », il distingue les « masses furtives » des « masses « permanentes » ; les « masses naturelles » des « masses artificielles » ; les « masses primitives » des « masses organisées », mais il oppose surtout les masses qui ont un guide (Führer) à celles qui en sont dépourvues. Ainsi l’église et l’armée sont des masses artificielles et permanentes qui ont servi de modèle non seulement aux partis politiques mais aussi à l’Association Psychanalytique Internationale. Lacan a voulu créer une alternative à cette structure en fondant sa propre école de psychanalyse sur un modèle différent : d’où, en 1970, sa théorie des « quatre discours » comme autant de liens sociaux distincts (discours de l’hystérique, du maître, de l’université et du psychanalyste).
Dans Psychologie de masses et analyse du moi, de 1920, Freud fait date en développant l’une des premières théories du fascisme. Il y explique pourquoi les masses sont des collectifs à la fois angoissés et anxiogènes, pourquoi elles peuvent imposer à l’individu une discipline de fer et le pousser à une violence extrême. Pour qu’une masse puisse se former, les individus qui la composent doivent lui abandonner quelque chose de précieux : leur idéal du moi. Si la foule est organisée par un chef, ses membres doivent remplacer leur idéal du moi par un objet souvent minable, une sorte de dénominateur commun prélevé sur la personne de ce leader. Dans le cas du nazisme, Lacan a montré le côté dérisoire de cet objet en l’incarnant dans la moustache d’Hitler. Mais il ne faut pas oublier un autre trait du leader, la voix grâce à laquelle il galvanise les foules.
Freud n’a pas élaboré une théorie des groupes. Ce travail a été fait ultérieurement par les psychanalystes anglais, pendant et après la deuxième guerre mondiale. On peut renvoyer ici à l’article de W. R. Bion, « Recherches sur les petits groupes » (1961). Il s’agit ici de groupes thérapeutiques.
Mais il ne faudrait pas oublier la charge négative des groupes. Les attentats terroristes de nos jours ne sont commis ni par des masses de combattants ni par des loups solitaires mais par des groupes d’individus qui se sont parfois rencontrés en prison et/ou sur les réseaux sociaux.
Dans une perspective freudienne, le concept de lien remonte aux liens d’amour et de haine dans la famille et, au-delà, dans la société. Le lien naît de la libido par laquelle le sujet investit l’autre comme un objet. Lacan élabore plutôt le lien dans sa dimension discursive, ce qui lui permet de montrer comment le sujet, le pouvoir, le savoir, et la libido sont distribués grâce aux liens sociaux. Sa théorie des discours doit se lire avec ce que Foucault, son contemporain, a écrit sur le pouvoir, le savoir, la vérité et le sujet.
On compare souvent la crise d’aujourd’hui à celle des années 1930. Or tout le monde peut constater que nous ne répétons pas la catastrophe de cette époque sombre. Et pourtant, même la classe moyenne s’attend aujourd’hui au pire. Elle craint sa propre disparition alors qu’elle ne souffre pas des énormes difficultés des classes populaires qui n’ont presque plus rien.

Il n’est pas nécessaire de voyager bien loin pour rencontrer la misère car nous l’avons sous les yeux. Nous apprenons tous les jours ce que signifie être en danger de mort, perdre sa maison, son pays. Et pourtant, ce ne sont pas les images de guerre, le sort des réfugiés et la terreur qui nous dérangent le plus sinon le sentiment d’un inexorable déclin.
À la différence de l’intervalle entre les deux guerres mondiales du XXème siècle, on peut diagnostiquer un autre problème pour notre époque. Nous ne vivons plus dans l’espoir progressiste de nouvelles découvertes scientifiques et technologiques. Les révolutions dans l’art et dans les lettres semblent être désormais derrière nous. Mis à part les chercheurs et militants préoccupés par le changement climatique, nombreux sont ceux qui ferment les yeux face aux catastrophes écologiques qui s’annoncent. C’est ce qu’on appelle un déni de réalité.
Certes, nous souffrons aujourd’hui d’angoisses collectives. Notre société a peur de la faillite économique, de l’immigration, du terrorisme qu’elle confond parfois.
Mais on peut se demander si l’objet de son angoisse ne se situe pas ailleurs, à savoir, en elle-même. Ayant perdu l’assurance d’assumer les défis de l’époque, notre société ne craint pas tant l’ennemi extérieur, la déchéance économique ou les catastrophes naturelles que son propre effondrement face aux efforts nécessaires pour dépasser la crise. Pour conjurer cette peur, elle opte pour son propre isolement, voudrait faire du pays une forteresse ou répondre à l’appel d’offre de régimes autoritaires. Et c’est cette faiblesse qui nourrit encore davantage l’angoisse collective.
En bref, si l’origine du fascisme se situe dans l’effacement de l’idéal du moi en faveur de l’aliénation du sujet par un chef autoritaire, l’angoisse sociale de nos jours est due au manque de courage de notre société pour assumer les efforts nécessaires à juguler la crise économique, écologique et spirituelle. L’individu pâtit de cet abandon de soi généralisé qui s’ajoute à ses symptômes personnels.
En 2016-2017, nos travaux porteront sur la relation entre le danger collectif et les destins individuels dans notre société. Nous nous appuierons sur de nombreux concepts de la psychanalyse : masse, groupe, lien social, libido, idéal, affect, angoisse, discours, etc. Nos recherches, à la fois théoriques et cliniques, et nos enseignements viseront à montrer l’impact, sur le discours du psychanalyste et celui de l’analysant, des tensions sociales et des angoisses collectives mais aussi des tentatives de transformer la société. Comme les années précédentes, les participants seront invités à présenter leurs contributions à partir de leurs observations, réflexions, pratiques et lectures.
L’enseignement de Franz Kaltenbeck portera sur « Masse et lien ». D’une part, il travaillera sur les théories de la masse chez Sigmund Freud, Jacques Lacan, Elias Canetti et Etienne Balibar ; d’autre part sur le lien dans la perspective freudienne et celle de Lacan.
Frédéric Yvan s’intéressera plus particulièrement à la question de l’altérité dans son rapport au politique en se référant tant aux écrits de Freud qu’à ceux qu’à Lacan ; mais également à des philosophes s’étant attaché à penser l’autre dans le champ social - tel que Georg Simmel - ou ayant introduit la psychanalyse dans le questionnement politique - tel que Cornélius Castoriadis.

Le séminaire théorique a lieu le samedi de 14 h 30 à 17 h 30, les 15 octobre, 19 novembre 2016, 14 janvier, 4 mars, 29 avril, 10 juin 2017. Le jour de la conférence Grandes références, le séminaire de Frédéric Yvan débutera à 16h30 et se terminera à 18h.
SKEMA Lille, salle A 221 avenue Willy Brandt, 59777 Euralille, métro : gares.
Ouvert au public – 10 € (TR : 5 €) par séance pour ceux qui ne sont pas inscrits à Savoirs et clinique.

 

 
contentmap_plugin