Séminaire théorique : "Liens - En psychanalyse et dans la cité" (Lille)

Séminaire de Franz Kaltenbeck et de Frédéric Yvan

Samedi 20 janvier 2018 de 14h30 à 17h30

Après l’étude du thème clivant de la menace fasciste, nous posons, cette année, la question de ce qui nous lie, tant en psychanalyse que dans la cité.
À l’époque du triomphe des réseaux sociaux, de l’ambition renouvelée de Mark Zuckerberg, l’inventeur de Facebook, « de rassembler le monde », il paraît nécessaire de réfléchir sur nos liens. La psychanalyse est-elle toujours à la hauteur des liens inédits que Freud et Lacan ont initiés ? Peut-elle en créer des nouveaux ? La cité sait-elle encore accueillir le peuple ?
               
L’enfant subit plus souvent qu’il ne choisit les liens qui l’attachent à l’autre. Lacan le dit à propos de Léonard de Vinci lorsqu’il met, en exergue d’un de ses écrits, Des enfants au maillot (1). Le peintre de La cène y rapporte une de ses visions – elle fait pitié. Il voit les citoyens des « cités de la mer », les bras et les jambes ligotés « dans de solides liens » par des gens « qui n’entendent point (leur) langue ». Être ligoté par des gens qui parlent une langue inconnue et qui ne comprennent pas la vôtre est comparable au sort de quelqu’un qui souffre d’un symptôme que personne ne sait déchiffrer ni a fortiori réduire. La psychanalyse a été inventée par Freud pour suppléer à l’opacité de cette souffrance.
Dans un autre texte des Écrits, Lacan s’exclame, à propos du lien religieux : « et ce n’est pas pour demain que les liens sacrés cesseront de nous tirer à hue et à dia (2) ». Il est assez d’accord avec Freud, scandalisé par le commandement biblique et évangélique, « Aime ton prochain comme toi-même ! » Ce commandement n’a empêché aucune guerre de religion.
Grâce aux liens qui nous unissent, nous tentons de surmonter notre solitude, acceptant en même temps d’y être aliénés. Lacan répond à cette aliénation en mettant en place la « causation du sujet (3) », une dialectique à deux opérations : « l’aliénation et la séparation ». Nous les éluciderons au cours de nos enseignements.
Pour que les liens ne se transforment pas en pièges, l’être humain a élucubré toutes sortes de solutions. Pratique éclairée, la psychanalyse est l’une de ces solutions. Elle ne craint pas la critique : elle a toujours exposé ses succès comme ses échecs.

Elle ne s’est pas non plus privée de pointer « le malaise dans la civilisation » et la pression sociale contre la réalisation du désir. Il était donc nécessaire que la psychanalyse déconstruise les liens sociaux les plus contraignants et en invente d’autres, plus viables pour sa propre pratique. Ainsi, on suppose de quelqu’un qui entre en analyse qu’il ait choisi librement le discours du psychanalyste comme mode d’élucidation de ses symptômes.
Dès ses premiers livres (4), Freud découvre les ressorts de l’équivoque dans l’inconscient. L’équivoque vous confond mais son interprétation peut aussi vous libérer. Dans ses travaux cliniques postérieurs, Freud mesure le poids nocif des idéaux quand ils renforcent la dépendance du sujet à sa famille et à la société. Plus tard, il se demande pourquoi tant d’hommes et de femmes se laissent enrôler dans une foule pour suivre un leader. Et il s’attaque aussi aux illusions liées aux croyances religieuses.
La psychanalyse crée, dans sa pratique et sa théorie, des liens alternatifs et nouveaux où la parole doit être libérée et débarrassée de la censure exercée par le moi et ses idéaux. Ainsi le sujet de l’inconscient peut-il être écouté et l’emprise du signifiant traumatique desserrée d’autant. On y arrive grâce au déchiffrage de l’inconscient et du symptôme dans la névrose. Dans la psychose, il s’agit plutôt de mettre le symptôme au service d’une création alternative au délire, que le sujet substitue parfois à une réalité devenue insupportable pour lui. Cette création peut avoir une fonction stabilisante : Lacan l’appelle le « sinthome ».
Voici quelques types de liens élaborés par la psychanalyse :
1. Longtemps avant de pouvoir saisir le concept de pulsion, Freud a reconnu la puissance de la libido comme flux entre le corps et l’esprit. Avec la libido, le sujet investit son objet d’amour, ne serait-ce que son corps propre dans le narcissisme. Mais longtemps avant d’avoir eu l’idée du lien libidinal, Freud a saisi comment la libido fuyait dans la mélancolie et encombrait le corps dans la névrose d’angoisse. L’angoisse naît, dit Freud, quand la libido ne se laisse pas canaliser par nos représentations psychiques. C’est pourquoi Lacan a créé, au milieu du 20ème siècle, son mythe d’une libido « lamelle » : un excès de vie qui peut s’introduire n’importe où pour vous hanter jusque dans votre sommeil et devant lequel vous restez sans défense.
2. Le transfert est tout à la fois un « amour véritable » pour Freud, le moteur de la cure, le vecteur vers l’inconscient, le lien entre l’analysant et son analyste et le support du désir de savoir. Mais il est aussi un facteur de résistance menant à la fermeture de l’inconscient. On l’a dénoncé comme le moyen de la dépendance de l’analysant à son analyste alors que Lacan le décrit, à rebours, comme l’instrument indispensable à l’analyse de la suggestion qui asservit.
3. Le discours est certes le producteur des liens sociaux mais, dans la bouche d’un maître, il peut aussi devenir l’instrument de son pouvoir. Le discours de l’université exalte parfois le fantasme de l’omniscience. D’une façon surprenante, Lacan affirme que l’inconscient « ne s’atteste en clair que dans le discours de l’hystérique (5) ».
4. Le noeud borroméen fait tenir ensemble les « dit-mensions » du réel, de l’imaginaire et du symbolique, mais ce nouage peut défaillir et lâcher. Ainsi l’imaginaire du corps est-il, pour Joyce, menacé par une psychose jamais déclenchée. Son écriture d’une oeuvre inouïe a prévenu la dispersion des trois « dit-mensions », lui évitant la folie.
Quant au lien dans la cité, nous interrogerons le sens du mot « peuple », si souvent détourné voire usurpé à des fins démagogiques. Comment se fait-il que les politiques les plus réactionnaires se réclament toujours de ce mot alors que le vrai peuple échappe à ceux qui voudraient parler en son nom ? Sommes-nous à l’abri d’une nième menace fasciste ? La cité ne devrait-elle pas enfin devenir le lieu du peuple et non seulement celui des élites si l’on veut repousser de façon définitive l’hydre du fascisme ?

Les liens dont parle la psychanalyse doivent se mesurer au réel. Ce sont des liens fragiles et parfois subtils, souvent exposés au risque de la rupture. C’est pourquoi il nous est nécessaire de les déployer pour les mettre à l’épreuve dans nos enseignements, en ce qui concerne la théorie et la clinique psychanalytiques.
Frédéric Yvan s’attachera plus particulièrement à ce qui fait lien entre sujets jusqu’à produire une communauté. Il s’agira, dans une détermination élargie de la notion de communauté, de reprendre l’interrogation formulée par Cornélius Castoriadis dans L’institution imaginaire de la société (1975) : « Qu’est-ce que l’unité et l’identité d’une société ou qu’est-ce qui tient une société ensemble ? » Cette interrogation sera développée à partir de textes de Freud et de Lacan, mais également à partir de penseurs ayant associé le questionnement politique contemporain à la psychanalyse – Cornélius Castoriadis mais également Jean-François Lyotard.
Les participants à nos séminaires sont invités à intervenir dans nos débats en parlant de leurs pratiques respectives et de leurs réflexions, à partir des textes mis à leur disposition.


1 « L’instance de la lettre dans l’inconscient ou la raison depuis Freud », Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 493.
2 « Le Séminaire sur ‘La lettre volée’ », Écrits, p. 28.
3 « Position de l’Inconscient », Écrits, p. 839.
4 L’interprétation des rêves (1900). La psychopathologie de la vie quotidienne (1904). Le mot d’esprit et sa relation à l’inconscient (1905).
5 « Télévision », in Autres Écrits, Paris, Le Seuil, 2001, p. 518.
 
Le séminaire théorique a lieu le samedi de 14 h 30 à 17 h 30, les 18 novembre 2017, 20 janvier, 7 avril, 26 mai, 16 juin 2018. Le jour de la conférence Grandes références, le séminaire de Frédéric Yvan débutera à 16 h 30 et se terminera à 18h. SKEMA Lille Salle C 217, avenue Willy Brandt, 59777 Euralille, métro : gares. 
Ouvert au public – 10 € (TR : 5 €) par séance pour ceux qui ne sont pas inscrits à Savoirs et clinique.
 
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