DSK, UNE TRAGEDIE DU DESIR

par Franz Kaltenbeck, le 20 mai 2011

 

Ni le verdict pénal ni le jugement moral ne devraient avoir le dernier mot quand il s’agit de réfléchir sur  le sort d’un homme, surtout quand il a déjà prouvé qu’il était une exception à l’échelle du monde. Elucider ce destin n’exclut nullement qu’on pense aussi à la femme qui l’accuse. Si ses accusations s’avéraient fausses, si elle avait été utilisée à dessein par quelque officine obscure, elle serait encore une victime. Soyons clairs : jusqu’à son procès on ne dispose que d’indices et d’hypothèses sur une éventuelle culpabilité de DSK. Seul le débat contradictoire permettra d’approcher la vérité sur les faits. Et encore ! Aucun tribunal n’est à l’abri de l’erreur judiciaire.  Il convient donc de suspendre le jugement au moins jusqu’à la fin du procès. Mais cette suspension n’empêche pas de s’intéresser à la façon dont DSK a affronté les forces redoutables dans lesquelles il a été pris. Il a joué un jeu autrement plus sérieux en politique que ceux qui se contentent de semblants lénifiants face au réel, déconsidérant ainsi leurs propres fonctions politiques et poussant les gens tant à la désaffection pour la démocratie qu’à la surenchère extrémiste. On peut être très critique vis-à-vis des actions et des actes de DSK, mais on ne peut pas lui reprocher d’avoir triché vis-à-vis de ces trois forces que sont le sexe, le pouvoir et le capital. 
Quant au capital, il lui a opposé une compétence certaine, sans se laisser fasciner par lui ni sous-estimer sa puissance. D’un courage et d’une intelligence rares, il ne s’est pas satisfait de la condamnation automatique du capital chère à l’extrême-gauche, mais a plutôt essayé de le dompter et de le canaliser dans le domaine qui était le sien au FMI. Renégociation de la dette des pays en difficulté ; appel aux pays riches, comme l’Allemagne,  à modérer leurs exigences de rigueur – c’était le but du voyage à Berlin de ce  dimanche qui n’a pas pu avoir lieu ; refus de la démagogie qui réclame l’annulation de la dette sans aucune contrepartie et aurait poussé par contrecoup les gouvernements inspirés par Wall Street à l’étranglement pur et simple des pays endettés.
En ce qui concerne la relation de DSK au pouvoir on peut dire qu’à la différence de maint dirigeant, il ne s’en est pas enivré. Son but n’était pas d’atteindre la présidence française comme couronnement de sa carrière politique. Il aurait plutôt voulu rendre le pouvoir à son camp qui en est depuis si longtemps frustré. Comme au FMI, il était réaliste et pragmatique dans sa démarche. Sachant la prise de pouvoir à sa portée, il n’était pas un fanatique du grand soir ni des lendemains qui chantent. D’où sa décontraction, qu’on ne lui pardonnait pas avant de se mettre à parler de sa « légèreté de l’être ». DSK a opposé l’histoire qu’il était en train de faire aux mythes du pouvoir, mythes qui servent si souvent à l’édulcoration anesthésiante de celui-ci.
Le sexe enfin. Il en faisait  sa passion et sans doute un symptôme. Sans la moindre complaisance pour son comportement on doit toutefois corriger le diagnostic rapide d’une supposée « légèreté ». Ne l’avait-on pas reconnu depuis longtemps comme un « dragueur lourd » ? Il a en tout cas pris au sérieux cette puissance de notre existence, qui est liée à la mort. Les autorités de la prison de Ryker’s Island n’ont pas éludé ce lien, en lui imposant une protection contre toute impulsion suicidaire. Freud disait de l’automatisme de répétition où évolue la pulsion de mort qu’il était démoniaque. C’est dans le domaine du sexe que DSK a dérapé.  Ce n’est pas un violeur mais il a quelques difficultés à interpréter le désir de l’Autre, en l’occasion celui d’une femme. Il n’est pas le seul homme qui pâtit de ce problème. Quel garçon, quel homme n’a pas un jour subi une défaite cuisante parce qu’il a pris ses vœux pour la réalité et souhaité toucher une fille qui ne voulait pas de lui ? La plupart des hommes, bons névrosés bien inhibés, se ravisent avant le passage à l’acte ; d’autres deviennent trop timides, chargés de toutes les conséquences pathologiques que peut entraîner ce style de renoncement (Freud n’a-t-il pas critiqué les usages civilisés sur ce point dès 1908 ?). Pas DSK. Il ne se laisse pas intimider, le refus ne le fait pas céder sur son désir (désir qu’il interprète trop vite comme un appel de l’autre). Voilà sa tragédie. C’est là que ses facilités et sa brillance dans l’échange avec l’autre lui tendent un piège terrible : il ne comprend pas qu’une femme puisse lui résister, surtout quand le ‘non’ de celle-ci, tardant à être prononcé, lui revient inversé comme un ‘oui’.
Le capital et le pouvoir politique sont des puissances qu’un génie communicatif peut juguler. Pour le sexe, c’est une autre paire de manches. C’est pourquoi tant de gens concluent aujourd’hui des compromis cyniques et bon marchés avec Eros : la pornographie, le discours politiquement correct au nom de la femme et la satisfaction collective grâce au malheur d’un homme, leur prochain, qui les dépasse. Parions que DSK surmontera cette épreuve, la plus lourde dans laquelle il se soit jamais trouvé. Il nous rendra alors à nouveau un grand service. 

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