"Appel au maître?"

par Geneviève Morel, psychanalyste.                                                                                                                                      

Réponse à l’appel aux psychanalystes de Alain Badiou et Elisabeth Roudinesco (Le Nouvel Observateur du 19 avril 2012, p. 100-101)
 



 On a parfois des amis qui vous dispensent d'avoir des ennemis. Dans le dernier numéro du Nouvel Observateur (19 avril 2012), intitulé « Faut-il brûler la psychanalyse ? », on trouve un dossier aux titres édifiants  sur la nouvelle Jeanne d’Arc du 21ème siècle : « Feu sur la psychanalyse ! », « L’abus de Freud peut nuire à la santé », etc. Heureusement, me suis-je dit avec soulagement, qu’il se conclut par une interview conjointe d’Alain Badiou (AB) et d’Elisabeth Roudinesco (ER), deux défenseurs bien connus de la psychanalyse. Las ! C’est paradoxalement dans ce texte qu’on trouve, sous la plume d’Elisabeth Roudinesco, le plus d’affirmations déplaisantes pour la psychanalyse et ses praticiens.
 
Reprenons-en certaines avant d’en venir à la thèse centrale de l’article.
 
« Ils ne produisent plus d’œuvre théorique ». ER est bien placée, comme journaliste, pour le savoir. Curieusement, je n’ai pas du tout cette impression : il sort beaucoup d’ouvrages intéressants, notamment sur les thèmes dont elle se plaint que les psychanalystes n’en parlent pas : misère sociale, suicide au travail, refus scolaire, enfants agités, homoparentalité, autisme, familles sans père, violence, etc. Il y a énormément de revues de psychanalyse françaises et étrangères de diverses orientations, des colloques interdisciplinaires… Dommage qu’ER n’en parle jamais dans la presse. Tiens, le mois dernier il y avait deux colloques, rien qu’à la Sorbonne, sur Lacan, auxquels elle participait. Elle a pu noter qu’y parlaient, à partir de lectures originales de Lacan, nombre de philosophes, littéraires et psychanalystes de toutes générations et de différents pays, sur des thèmes assez pointus, notamment politiques, et sans langue de bois. 
« Condamner l’homoparentalité, la procréation assistée ou la toute-puissance des mères contre la fonction paternelle, c’est grave : les psychanalystes n’ont pas à  s’instaurer en gendarme de la bonne conduite au nom du complexe d’Œdipe » : je souscris à 100%. Mais, est-ce vraiment le cas ? ça l’était sûrement il y a 10 ou 20 ans, et seulement pour certains d’ailleurs, mais les choses ont bougé. Les homosexuels ne se vivent pas comme des malades et viennent en analyse pour leurs symptômes, parce qu’ils ne supportent pas leurs patrons ou leurs partenaires, comme les hétéros ; quant au complexe d’Œdipe, qui y croit encore aujourd’hui comme à un concept opératoire ? Dès 1960, Lacan disait que le tombeau du père mort était vide (ça ne date pas d’hier) et nombre de psychanalystes l’ont lu et relu (on le leur reproche d’ailleurs, ils le lisent trop, ça les rend dogmatiques !)
« Majoritairement, ils (les psychanalystes) sont des esthètes sceptiques désengagés de la société ». Il faudrait savoir s’ils croient tous au complexe d’Œdipe ou s’ils sont des sceptiques. Moi, je connais beaucoup de psychanalystes militants, qui tiennent compte des conditions de vie de leurs patients, qui se donnent beaucoup de mal dans les institutions pour des salaires de misère, et qui auraient besoin d’être encouragés, plutôt qu’on leur tire dessus. Esthètes ? Je n’en connais pas. ER devrait peut-être changer ses fréquentations…
« Aujourd’hui, ce qui fait souffrir, c’est la relation à soi » : très juste, surtout pour certaines personnes, peut-être les « grands bourgeois qui (on)nt le temps et l’argent »… Mais pour la plupart, les gens obscurs que ne fréquente visiblement pas ER, c’est toujours quand même l’autre ou le grand Autre  qui reste leur problème.
 
Alors, après cet étrillage réglé du psychanalyste d’aujourd’hui, passons aux propositions thérapeutiques et philosophiques :
 
Thérapeutiques d’abord. ER : « Je crois possible, dans le cadre de la psychanalyse, de mener des thérapies courtes avec des séances longues, comme le faisait Freud, et où l’on parle aux gens avec empathie ». Dommage qu’ER, qui est elle-même praticienne, ne nous expose pas quelques exemples cliniques édifiants. On serait tous prêts à considérer, preuves à l’appui (puisqu’on n’est pas contre les récits cliniques), que Freud avait tort face à Ferenczi et Rank, que le problème de Lacan était qu’il n’avait pas assez d’empathie (on sait bien qu’il ne gardait pas longtemps ses patients et que les cures chez lui étaient longues, et on voit bien qui est essentiellement visé ici) et que ce sont surtout les psychanalystes et pas leurs patients qui doivent parler en séance… Il ne s’agit évidemment pas de promesses creuses, de démagogie vis-à-vis de futurs patients mais de propos solides, et on réclame un traité, au plus vite. Qui ne serait d’accord ? La thérapie brève « dans le cadre de la psychanalyse » où le psychanalyste vous explique rapidement tout ce qui ne va pas et comment y remédier… Un genre de coaching analytique ? Le rêve en tout cas.
 
D’ailleurs, la thérapeutique nouvelle a un rapport étroit avec la thèse conceptuelle qui la sous-tend. Philosophique, elle vient évidemment d’Alain Badiou, dont je ne savais pas qu’il s’intéressât tant à la technique psychanalytique (je m’en réjouis) et s’articule en deux axiomes.
 
Axiome 1, d’AB repris par ER : AB vient en effet, dans un paragraphe fort convaincant, de critiquer le neuro-scientisme en s’appuyant sur Hegel, et de dénoncer, fort justement, les querelles intestines des psychanalystes (encore que s’ils disaient tous la même chose, ne seraient-ils pas encore plus dogmatiques et bêtes ?) « Ils (les psychanalystes) doivent trouver le moyen de satisfaire la nouvelle demande qui leur est adressée sans céder à ce néopositivisme. Ils sont immobiles, à eux de faire un pas en avant. » Voilà qui est magistral : hors toujours le même vieux reproche de ne pas assez innover, vieux comme la psychanalyse il faut bien dire, on peut quand même s’interroger sur la pertinence analytique de ce « satisfaire la nouvelle demande » qui nous est ici suggéré. 
AB a raison de dire qu’il existe une nouvelle demande adressée à la psychanalyse, dans la mesure où les symptômes ont changé. Pour ne prendre que ces exemples, on constate une extension sérieuse des mélancolies « compensées » par la drogue ou l’alcool, ou des psychoses masquées par des dérives sociales graves. Or les services publics (hôpitaux, dispensaires), du fait de leurs nouvelles orientations qui ont tendance à exclure la parole jugée non rentable, ne traitent plus la souffrance subjective de ce type de patients. De ce fait, ceux-ci, même appauvris, veulent rencontrer des psychanalystes bien formés et capables de les écouter en parler. C’est dire que, loin d’être réservée à une élite, la psychanalyse a dorénavant une extension et donc une responsabilité sociales bien plus large qu’au temps de Freud. Mais cette extension de la demande ne la change pas forcément pour autant dans son essence : cesser de souffrir, voilà ce qu’on nous réclame toujours à corps et à cris. Certes, cette demande se redouble de l’exigence de rentabilité propre à l’idéologie de notre temps : il faut « satisfaire »  à la demande, soit y répondre très vite. Mais on ne va pas faire de la psychanalyse low cost pour satisfaire à cette exigence idéologique, tout simplement parce qu’elle est contradictoire avec le maniement délicat du temps dans la psychanalyse : hélas, le temps pour comprendre, le temps de l’inconscient, ne suit pas les exigences du marché. Satisfaire la demande explicite de guérison rapide, essayer même ou le promettre, est en principe contre-indiqué puisqu’on ne ferait que nourrir le symptôme, qui a aussi une enveloppe idéologique, ne l’oublions pas. Pour qu’on s’analyse chez nous, il faut donc qu’on ne satisfasse pas à cette demande de rentabilité immédiate… pas plus qu’avant. Notre réponse à la demande, même si celle-ci est accrue et modifiée, ne doit pas changer. Soyons donc résolument conservateurs sur ce point, cela vaudra mieux que de faire trop de pas en avant. Certains pas mènent parfois très loin (cf. Le procès actuel en correctionnelle d’un psychothérapeute parisien). Donc, en bons révolutionnaires, n’oublions surtout pas nos vieux paradigmes !
 
Axiome 2, d’AB : « Le maître est celui qui aide l’individu à devenir sujet. Car si l’on admet que le sujet émerge dans la tension entre l’individu et l’universalité, il est évident qu’il a besoin d’une médiation pour avancer sur ce chemin. Et donc d’une autorité. La crise du maître est la conséquence logique de la crise du sujet, et la psychanalyse n’y a pas échappé. Il faut rénover la position du maître, mais il n’est pas vrai qu’on puisse s’en passer, même et surtout dans une perspective d’émancipation. » Or, ER : « La position du maître permet le transfert : le psychanalyste est’ supposé savoir’ ce que l’analysant va découvrir. » En bref, il nous faut de vrais maîtres (nous n’avons actuellement, hélas, que des petits chefs) et alors on transfèrera sur eux puisque ce seront de vrais sujets-supposé-savoir, donc de bons psychanalystes. CQFD. 
Nous qui croyions avec Lacan que le discours de l’analyste était différent de celui du maître, même s’il s’y articulait, et qu’il promouvait non le signifiant maître S1 mais l’objet a, cause du désir ; et que le psychanalyste devait justement incarner cette cause du désir du patient pour que l’analyse fonctionne ! C’est probablement encore du dogmatisme dépassé. 
En fait, nous manquons d’un grand parti analytique unique, avec un vrai maître à poigne à sa tête, qui pense pour nous et qui nous analyse de surcroit. 
Psychanalystes, encore un effort, produisons donc tous ensemble ce maître messianique !

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