Cent vidéos "Ne veux-tu pas voir ?" par Geneviève Morel

L’œil écran ou la nouvelle image. Cent vidéos pour repenser le monde. Exposition au Casino Luxembourg. Forum d’art contemporain  Commissaire Régis Michel.



L’exposition « L’œil écran ou la nouvelle image » se présente comme un parcours a priori fait pour vous désorienter : vingt-cinq salles où l’on joue en boucle plusieurs heures de vidéos. Mais lorsque vous y entrez, vous ne savez pas encore qu’il vous sera difficile d’en sortir, comme si un éternel retour avait été programmé pour vous enchanter à votre insu.
Certaines salles sont consacrées à un(e) seul(e) artiste dont on présente plusieurs œuvres à la suite, d’autres à une seule œuvre, d’autres encore les regroupent par affinité thématique. Plus de quarante artistes du monde entier y présentent leurs vidéos des dix dernières années (on trouve, par exception quelques œuvres de la fin des années 80). Le choix du commissaire s’est porté sur des vidéos narratives dont les thèmes sont politiques, sociaux ou sexuels, termes à entendre en un sens large.
Mon impression d’ensemble, après quelques heures plongée dans le noir face aux images, était d’une sorte d’enchantement visuel, tant la qualité et la beauté des œuvres choisies était rehaussée par leur juxtaposition et la circulation calculée entre les salles. Lorsqu’il s’agit d’une exposition de tableaux, on juge la qualité de l’accrochage, ici l’exposition apparaît plutôt comme une véritable mise en scène, un opéra d’un nouveau genre où les œuvres se répondraient comme des voix puissantes en un dialogue qui vous transporte et vous déplace sans cesse ailleurs. Ce pari, pourtant difficile compte tenu de l’abondance des œuvres et du nombre des artistes, a été tenu grâce à Enrico Lunghi, le directeur du Casino Luxembourg qui a co-organisé l’exposition avec Régis Michel. Comme le disait David Lynch à ceux qui s’inquiétaient de ne rien comprendre à son dernier film : y aller est avant tout une expérience.
Sauf qu’ici, il n’y a aucune raison de ne rien y comprendre. Même si nombre de vidéos (mais pas toutes) présentent un caractère énigmatique, cultivant l’énigme joycienne ou le trait d’esprit. Ainsi, Uomoduomo (2000), d’Anri Sala nous montre pendant une minute de silence (sic) un vieil homme immobile, recroquevillé dans le Duomo de Milan, au milieu de passants indifférents. Endormi ou pire ? Homme d’église ? « Homme de pierre », conclut Régis Michel. On appréciera.

Souvent courtes, les vidéos sont condensées, sans explicitations superflues, et usent de la citation à des œuvres d’art ou à des films qu’elles déconstruisent ainsi. Leur style allusif oblige donc le visiteur à une activité continue d’interprétation et parfois de remémoration qui se poursuit après l’exposition. Il en résulte une impression d’inquiétante étrangeté que renforce le choix des thèmes, fortement en prise sur l’inconscient du spectateur d’aujourd’hui. N’en citons pour exemple que Zoo (2005) de la finlandaise Salla Tikkä, vidéo d’une dizaine de minutes qui nous montre le suicide d’une blonde hitchcockienne, seule dans un zoo déserté de tous humains où elle photographie de rares animaux. Or son appareil photo enregistre bien autre chose : d’étranges images sous-marines où une plongeuse en bleu lutte pour reprendre son souffle contre des joueurs d’un « water rugby » d’une rare violence. Angoissée, la promeneuse sent le danger dans le regard des animaux immobiles qui la fixent silencieusement, fussent-ils séparés d’elle par des grillages omniprésents. On pense au cauchemar répétitif dont se réveille en hurlant « l’homme aux loups » de Freud où les loups immobiles sur l’arbre de Noël le regardent fixement. Mais ici, le réveil c’est la mort. Le mauvais rêve ou plutôt l’image fatale qui hante la jeune femme va l’envahir et l’aspirer au point qu’elle entre dans un étang pour finir comme la nageuse noyée de sa vision primordiale. Seule l’image fatale lui survit, à jamais fixée dans l’appareil immortel.

Quoi de plus « extime », pour reprendre un néologisme de Lacan[2], que de retrouver au dehors, fixé dans l’objectif de son appareil reflex, l’image intérieure encore floue que l’on s’efforce de fuir, mais en vain ? Et finalement, ne faudrait-il pas déduire de cette œuvre emblématique qu’une part des artistes contemporains, comme le métaphorise si bien le Canon de la promeneuse en noir de Tikkä, cherche à matérialiser cette extimité de l’inconscient dans ce medium très particulier qu’est la vidéo? C’est au dehors que nous rencontrons cette « extériorité intime » de notre jouissance, la Chose, dans l’objet d’art qui la sublime. D’où le trouble engendré par les vidéos d’Athila, Wearing, TaylorWood, Blocher, Zmijewski et bien d’autres, qui, chacune à sa façon, nous montre ironiquement une vision de la famille, de la sexualité, de l’infirmité ou de la fragilité de l’identité sous des jours que l’on préfère en général occulter.
Une vidéo du Taïwanais Chen Chieh-jen (2002), dont toute l’œuvre filmée est exposée au Casino pour la première fois, interroge la photo du Lingchi, le supplice chinois, qu’Adrien Borel donna à Bataille lors de ses séances d’analyse et qui devait jouer un rôle important pour son écriture ultérieure. Sa déconstruction passe par sa reproduction live sous forme d’« archive-fiction », selon le mot de Régis Michel qui lui consacre un riche commentaire. L’impact est vérifié par les réactions de spectateurs qui se demandent avec effroi si « c’est vrai ». Oui, ça l’a été, et maintenant c’est là pour toujours. L’effet Unheimlich vient de la lenteur du supplice dont on ne voit presque rien, mais qui est reflété dans l’œil d’une caméra occidentale qui filme la scène au début du XXème siècle pour la diffuser en occident où elle aura le destin que l’on connaît (Freud, Bataille, Malraux, Foucault), nous incitant à nous placer d’un côté ou de l’autre de cette caméra. La neutralité est impossible. Dans d’autres œuvres, l’artiste revient sur des luttes sociales (fermeture d’usines, grève des dockers), en filmant, dans le cas de Factory (2003), les ouvrières d’une usine en ruine qui reviennent coudre et refaire les mêmes gestes d’avant dans un atelier quasi-détruit. La fiction se mêle à l’archive dans une lenteur muette et fascinante qui est celle du passé à jamais perdu ou du rêve lorsque, envoûtés, on n’arrive pas à s’y déplacer, monde enfoui où seuls des fantômes encore vivants répètent, pour l’éternité, le même geste de travail à la chaîne.

Dans Night cries. A rural Tragedy (1989), Tracey Moffatt, une artiste australienne, montre une femme aborigène qui accompagne une très vieille dame blanche jusqu’à la mort. Visiblement, c’est sa mère adoptive, comme le montre un flash back où la mère jeune et belle fait face à une mer menaçante avec ses trois petits enfants de couleur qu’elle surveille fort mal. La femme se souvient de sa terreur de petite fille lorsque ses frères l’étranglaient à moitié avec des algues tandis que la mère insouciante leur tournait le dos. Ces mauvais souvenirs la hantent tandis qu’elle prodigue à sa mère des soins corporels difficiles à supporter, non sans une grande ambivalence : l’amour se mêle à la haine dans le désespoir d’un deuil prochain, qui sera peut-être, pour cela, mélancolique. Les images sont à la fois superbes et poignantes, lorsque la fille se couche en sanglotant aux côtés de la morte. L’intention critique est manifeste : des chants noirs sirupeux et une mise en scène un peu kitsch nous indiquent que l’auteur n’approuve pas la politique australienne d’intégration des aborigènes.

On pourrait parler de chacune de ces œuvres (il y en a presque cent !) et, d’ailleurs, Régis Michel les commente une à une, minutieusement et avec brio, dans un catalogue[3] dûment référencé et richement illustré.

Geneviève Morel, psychanalyste


[1] Citation d’Inland Empire de David Lynch (2006).

[2] Lacan J., L’éthique, séminaire livre VII(1959-1960), Paris, Seuil, p. 167.

[3] Michel R., L’œil-écran ou la nouvelle image. 100 vidéos pour repenser le monde, Casino Luxembourg, forum d’art contemporain, 428 pages illustrées. Version anglaise prévue en octobre 2007 à propos du voyage de l’exposition à Bucarest