En 1908, Sigmund Freud compare la littérature à une activité « de fantasme ». Son article va plus loin que le titre ne le laisserait entendre : il ne suffit pas de fantasmer pour écrire. Le fantasme soutient le désir, il ouvre une fenêtre sur le réel – Fenêtre sur cour, le film d’Alfred Hitchcock, illustre bien cette « ouverture ». Mais le désir, bien qu’articulé, reste inarticulable, comme l’observe Lacan. Et le réel ne pointe, la plupart du temps, que sous la forme de l’angoisse dans l’embrasure de la fenêtre du fantasme.
Aussi, est‐ce par le rejet que réagit l’être parlant à l’impossibilité d’exprimer son désir et à l’angoisse causée par le réel. Il ne veut rien en savoir : il refoule ou rejette son désir et fuit le réel. Cependant, depuis la nuit des temps, le chant des sirènes attire les poètes. L’écriture leur permet de les approcher, mais ils restent attachés au mât d’une réalité rassurante, ainsi qu’Ulysse sur son navire.
Féru de lettres, grand lecteur de Shakespeare et jaloux de certains écrivains comme Arthur Schnitzler, Freud a frayé une autre voie vers ces zones où l’homme rencontre son destin. Il a inventé la psychanalyse dont on peut, avec Lacan, définir l’objectif : libérer le désir inconscient par la répétition de la demande, adressée par un sujet à un psychanalyste, de trouver son chemin dans une vie dont le langage voile les vrais enjeux, ceux de la sexualité, et avant tout, la question de savoir si un homme et une femme peuvent se rencontrer.
Dans le projet freudien (La question de l’analyse profane, 1927) de fonder de « hautes études » de psychanalyse, la littérature joue un rôle éminent. Et pourtant, ce n’est par goût des belles lettres. Freud, s’il appréciait le théâtre d’Henrik Ibsen, ne méprisait pas pour autant la littérature mineure (la Gradiva de W. Jensen, par exemple), prenant son matériel là où il le trouvait. Lacan s’oppose à son tour aux lubies des beaux esprits en jouant volontiers sur l’équivoque du mot « lettre » : le « ruissellement des petites lettres » des mathématiques lui importait autant que celui des textes littéraires.
De tout temps, des hommes et des femmes ont avoué qu’il leur aurait été impossible de se maintenir dans l’existence s’ils n’avaient pas écrit. C’est sur cette fonction salvatrice de la littérature que Lacan pouvait se fonder quand il faisait de celle de Joyce un symptôme, voire un « sinthome ». Terme de l’époque de Rabelais, le « sinthome » désigne sous la plume de Lacan un lien réparateur sans lequel un sujet risque de sombrer dans la folie. À Joyce et quelques autres, l’écriture a servi d’un tel lien. Loin de renforcer le narcissisme ou la simple demande de reconnaissance sociale, l’écriture peut s’avérer nécessaire. Aussi la psychanalyse se laisse‐t‐elle instruire par la littérature. L’écriture et la psychanalyse sont solidaires puisque toutes les deux, et chacune à sa façon, défendent l’existence du sujet contre la jouissance dévastatrice qui parfois menace de l’annihiler. L’écriture dans ce sens débroussaille « ce qui ne cesse pas de s’écrire » de façon sauvage dans les symptômes morbides. On peut dire que le sinthome littéraire est un antidote du symptôme ravageur. À cet égard, le psychanalyste qui veut dissoudre ce dernier par son interprétation doit beaucoup apprendre des poètes.
Non, la psychanalyse ne se laisse ni réduire, ni « appliquer » à la littérature ! L’une rencontre plutôt l’autre sur certains points nodaux de la structure dans laquelle nous évoluons. Nous avons déjà insisté sur la fonction du sinthome. Voici encore deux autres points de rencontres :
1. Et l’inconscient et les poètes jouent avec la lettre – mais pas de la même façon, comme on le voit avec l’auteur de Finnegans Wake, qui était « désabonné à l’inconscient ».
2. « La vérité a structure de fiction », rappelle Lacan dans son écrit « Lituraterre ». Certaines oeuvres (de Kleist jusqu’à Borges) dramatisent le caractère fictionnel de la vérité tandis que les paradoxes de la logique décrivent les voies par lesquelles la vérité se soustrait à la formalisation.
À la différence du signifiant qui représente le sujet, la lettre touche à la jouissance qui, elle, n’est pas représentable. Lacan pense la lettre comme située à la lisière entre le savoir et la jouissance, comme orientée vers ce que Freud, dans son Interprétation des rêves, a appelé « l’inconnu » (das Unerkannte). Elle ne peut pas représenter mais seulement cerner ce réel.
Notre colloque réunira des chercheurs (en histoire, comme aussi en critique littéraire et artistique), des hommes et des femmes de théâtre ainsi que des psychanalystes. Ils confronteront le fruit de leurs recherches sur les dessins de la lettre, dans le double sens de cette expression : du fait de leurs constellations, les lettres de tout texte littéraire sérieux dessinent la frontière entre le savoir et la terre inconnue à laquelle se heurte ce savoir, montrant ainsi que le savoir lui‐même ne nous est pas si familier, même quand nous pensons le maîtriser. D’autre part, « dessin » renvoie, en plus, à « destin », voire à « destination ». En effet, la lettre entretient aussi une dynamique. C’est pourquoi les chercheurs, orateurs de notre colloque, s’intéresseront également aux voies des lettres quand elles interviennent dans le destin de l’être humain, incarné par les héros des romans de toutes les époques.

 
Arguments du colloque  

Pascal Bataillard
—    Nabokov le nymphome ou, le sinthome d’après Joyce
Les fréquentes et violentes diatribes de Vladimir Nabokov ont souvent été relevées, souvent par les tenants d’un anti-freudisme de principe qui crurent trouver en lui un allié évident.
Ce qui constituera l’objet de cette communication sera de repérer ce que Freud met en cause pour Nabokov, par-delà la dénonciation d’une police des consciences et de l’inconscient. 
En particulier, on s’intéressera à l’insupportable pour Nabokov d’un monde dont il aura été absent avant la naissance et le refus de voir un fondement valide dans ce qui est moqué comme un mauvais vaudeville, la farce amoureuse des parents.
Si Nabokov se détourne de son origine sexuelle, il ne dédaigne pas s’intéresser aux écrivains qui étaient là avant lui et dans lesquels il peut en partie se retrouver. Nous apporterons ici une attention toute particulière à ce que Nabokov lit dans Joyce, à ce qui le lie ou le relie à lui. C’est bien sûr aussi avec Lacan et son hypothèse du sinthome faite pour et avec Joyce que se fera cette lecture.
Cette étude s’appuiera essentiellement d’une part sur Speak Memory, autobiographie impossible et autofaction remarquable dans ses avatars multiples (le titre à lui seul subit de nombreuses métamorphoses), ainsi que sur Lolita, roman qui accoucha de l’archétype de la nymphette pour les décennies qui suivirent. 

Pascal Bataillard, Maître de conférence en Littérature de langue anglaise à l’Université Lumière-Lyon 2, est l’auteur d’une thèse intitulée Introduction à l’éthique de James Joyce (Lyon, 1993, sous la direction de Jacques Aubert). Il a publié de nombreux articles, consacrés en particulier à Joyce, Conrad, Carver, McGahern et co-dirigé deux recueils, l’un consacré à Dublinois (Dubliners, James Joyce. The Dead, John Huston. Avec Dominique Sipière. Paris: Ellipses, 2000) et l’autre réunissant des lectures d’inspiration psychanalytique de fictions de langue anglaise (avec Redouane Abouddahab, Écriture et libération : trauma, fantasme, symptôme, Lyon, Merry World, 2009). Il a contribué à la traduction d’Ulysse dirigée par Jacques Aubert (Gallimard, 2004) et travaille à présent à la traduction du dernier roman de A.S. Byatt, The Children’s Book, avec Laurence Petit. 
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Sylvie Boudailliez
—    Première expérience d’écriture : une agonie 
Le cas d’une jeune femme anorexique illustrera comment, pour ce sujet psychotique, une première expérience d’écriture dans une langue étrangère à sa langue maternelle, l’amène à une construction délirante sur le corps appuyée sur la référence biblique au prologue de l’Évangile selon Saint Jean : « Le Verbe s’est fait chair ».
Nous situerons ensuite quelle fonction occupe, dans la pathologie de ce sujet, le passage  par une langue étrangère. Pour cela, nous nous reporterons au texte de Louis Wolfson « Le schizo et les langues »
Enfin, nous verrons comment ses recherches en littérature contemporaine, notamment autour du mouvement Oulipo avec Raymond Queneau, contribuent à une reconstruction de l’image de son corps 

Sylvie Boudailliez est psychanalyste à Roubaix, membre d'A.l.e.p.h. et du C.P.-A.l.e.p.h. (Collège de Psychanalystes de l'A.l.e.p.h.), enseignante à « Savoirs et clinique ». 
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Anne Ermolieff
—    « Je ne veux plus parler, je suis trop en colère » ; La lettre entre expériences visuelle et sonore.
Là où la phrase écrite, contenue par une logique du texte et la grammaire se déchire pour devenir cri, tracé avec rage et douleur, en lettres capitales et en phonèmes
Là, où un roman d’inspiration autobiographique, donné comme un bloc compact, sans chapitre, ni respiration, où cet agencement est l’unité réelle minima, donne accès à la « Langue maternelle » de l’auteur (Josef Winkler), ou, au contraire, des mots, en ordre alphabétique, cherchent à faire remonter une mémoire perdue (« Univers » de Hubert Haddad)
Là où la lettre s’écrit sur le corps, où  la composition filmique se fait superposition de sons, lettres , couleurs et plans différents où la lettre se donne à voir pour ses qualités visuelles inhérentes (Peter Greenaway « Pillow book »)..
Nous tenterons d’aborder d’un point de vue psychanalytique ces différentes façons de matérialiser la parole. 

Anne ERMOLIEFF est psychanalyste à Grenoble et membre de l’A.l.e.p.h. et du C.P.-A.l.e.p.h. 
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Éric Le Toullec
—    Un regard étrangement inquiétant : Freud-Lubitsch 1919 
En 1919 à Vienne, dans un pays dévasté par la crise économique de l’immédiate après-guerre, Freud publie son célèbre article sur l’inquiétante étrangeté (Das Unheimliche). Il s’appuie sur une analyse remarquable du conte d’Hoffman « L’homme au sable ». À Berlin, à la fin de cette même année, le cinéaste Ernst Lubitsch sort un film intitulé « Die Puppe » dont le scénario s'inspire directement du corpus hoffmanien sur la poupée. Entre psychanalyse, littérature et cinéma, nous interrogerons ces regards croisés sur la poupée d’Hoffman et tenterons de mettre en lumière sa part d’attraction énigmatique, si singulière dans le champ de la créativité artistique. Au fond, de quoi est-elle le nom? 

Eric LE TOULLEC est psychanalyste et psychiatre à Toulouse. Membre de l’A.l.e.p.h. et du C.P.-A.l.e.p.h., enseignant à « Savoirs et clinique ». 
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Sylvain Masschelier
—    L’instance de la lettre d’amour dans l’inconscient
« Ce qu’il y a de mieux dans ce curieux élan qu’on appelle l’amour, c’est la lettre » disait Lacan durant la séance du 3 février 1972 de son Séminaire …ou pire. De la lettre ouverte au libertin connue comme Apologie de la religion chrétienne, et publiée en 1670 sous le titre des Pensées de Pascal aux Lettres de la Religieuse Portugaise écrites par Guilleragues en 1669 un élan emporte l’angoisse, la souffrance, et la perte qui perdurent dans le travail de la lettre. Angoisse de Pascal perdu devant le vide pliant et cousant ses petits papiers écrits à Dieu, souffrance de Marianne, l’héroïne abandonnée, éperdue par la perte de son amant entre les murs de son couvent récrivant sans cesse son adieu : la lettre est une instance métonymique qui les déplace, peu importe le facteur, peu importe la destination, il faut suivre leur parcours… 

Sylvain MASSCHELIER est professeur agrégé de lettres modernes et membre du comité de rédaction de la Revue de psychanalyse « Savoirs et clinique » (Erès). 
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Michael Meyer zum Wischen
—    Marguerite Duras : Écrire en marge, au bord de la mer. Réflexions à propos de « Le ravissement de Lol V. Stein »
Cet exposé cherche à retracer la genèse du livre 'Le ravissement de Lol V. Stein ' de Marguerite Duras et à élaborer comment elle a trouvé un appui dans son écriture. Le processus d'écriture et l'écrit lui-même peuvent relever chez Duras de la fonction d'un sinthome. C’est dans ce sens que nous examinerons le texte de Duras par rapport aux élaborations théoriques de Lacan.  

Michael Meyer zum Wischen, docteur en médecine, spécialiste en psychothérapie et maladies psychosomatiques, psychanalyste à Cologne, membre de l'Association pour la psychanalyse freudienne (AFP) et de la Société Freud-Lacan, association psychanalytique de Berlin, co-fondateur du collège psychanalytique en Allemagne, membre de l’A.l.e.p.h. et du C.p.-A.l.e.p.h. Publication d'articles, entre autres sur la psychanalyse de la psychose, dans « Jahrbuch für Klinische Psychoanalyse » (annuaire de la psychanalyse clinique), dans la collection de livres « Psychoanalyse », édition « transcript », dans les « arbeitsheften kinderpsychoanalyse » (cahiers de psychanalyse des enfants) et dans la revue « Texte ». 
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Sylvie Nève
—    Des auteurs lisent publiquement à voix haute – quand une voix dessine quelque chose… 
Depuis que Charles Cros, poète et inventeur, eut l'idée du phonographe, des écrivains ont fait entendre la lecture de leurs écrits, à voix haute, enregistrée ou publique, au point même qu'un genre poétique est né après la deuxième guerre mondiale : la poésie sonore. Dès 1948, Antonin Artaud avait voulu faire entendre à la radio sa drôle de voix, immédiatement interdite sur les ondes - Antonin Artaud mourut un mois après l'interdiction de l'émission…
Que dessine donc la voix des écrivains qui se risquent à la faire entendre - Antonin Artaud, Ghérasim Luca, Christian Prigent, Bernard Heidsieck, ...- ? 

Poète, née à Lille en 1958, Sylvie NÈve, membre de l’A.l.e.p.h. et du C..P.-A.l.e.p.h., vit et travaille à Arras où elle exerce le métier de psychanalyste. En 30 ans, Sylvie Nève a collaboré à de nombreuses revues de poésies, a publié une dizaine de recueils et pratique depuis de nombreuses années la lecture publique.
Adepte du vers libre, elle réécrit également des contes de Perrault, Poucet, Peaud’âne et Barbe Bleue et en propose des « Poèmes expansés ». Ces contes revisités offrent au lecteur une langue riche et truculente tout en accordant une place importante à la force du signifiant dans le conte populaire. 
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Frédéric Yvan
—    Lettres de lieux, ruines et figures du réel
Qu’une lettre puisse désigner un lieu signifie la lettre comme formule du lieu. Dès lors, si la lettre concerne la jouissance, la lettre de lieu est figure d’un réel ou plus précisément lettre d’un lieu qui aborde le réel. En ce sens, les lettres de lieux désignent un horizon hors-lieu, c’est-à-dire formulent la structure diaphane de la réalité. Nous chercherons à explorer ce rapport de la lettre au réel hors lieu en nous intéressant à des récits – L’Aleph de J. L. Borges, W ou le souvenir d’enfance de G. Perec, La Maison des feuilles de M. Z. Danielewski – et à des projets architecturaux – House El Even Odd de P. Eisenman – dans lesquels la lettre cerne et dessine la ruine du lieu. 

Frédéric YVAN, psychanalyste, architecte et enseignant en philosophie à Lille. Il est membre du comité de rédaction de la revue « Savoirs et clinique », enseignant à « Savoirs et clinique » et membre de l’A.l.e.p.h. et du C.P.-A.l.e.p.h.
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