Dr MICHAEL TURNHEIM (Wien 1946-Paris 2009)

La Présidente du Collège de Psychanalystes d’ALEPH et la Présidente d’ALEPH (Association Lilloise pour l’Etude de la Psychanalyse et de son Histoire), ainsi que les membres de ces deux associations, ont la douleur de vous faire part de la disparition du Dr MICHAEL TURNHEIM (Wien 1946-Paris 2009)
Après des études de neuropsychiatrie à Vienne, Michael Turnheim vint se former à la psychanalyse avec Jacques Lacan en 1977. Psychiatre hospitalier, il devint membre de l’ECF en 1981 et pratiqua la psychanalyse à Paris et à Vienne, où il enseigna comme Dozent à l’Université à partir de 1992.
Il devint membre d’ALEPH dès sa création en 1999, jusqu’en 2007.
Il anima avec certains d’entre nous, pendant deux ans, un séminaire au Collège International de Philosophie où il confrontait la pensée de Lacan à celle de Derrida, ce qui fut la matière de ses nombreux ouvrages, pour la plupart publiés en langue allemande. Il traduisit le séminaire Les Psychoses de Jacques Lacan. Savoirs et clinique. Revue de psychanalyse (Erès), a publié « Autisme et écriture » (n°2) ainsi qu’un compte-rendu de son dernier ouvrage Mit der Vernunft schlafen (Dormir avec la raison) (n° 11).
Penseur original dans les champs de la psychanalyse et de la philosophie et clinicien passionné, Michael Turnheim nous manque déjà. Il fut aussi un ami cher.
Nous partageons l’affliction profonde de sa famille et de ses proches.
Les obsèques de notre collègue et ami Michael Turnheim  ont eu lieu vendredi 4 décembre à 15h au cimetière Montparnasse à Paris.
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Oraison funèbre pour Michael Turnheim
Cimetière de Montparnasse, 4 décembre 2009
Chère Diane, cher Max, cher Bruno, chers amis, Mesdames et Messieurs,
La maladie qui a emporté Michael nous a tous pris au dépourvu, lui le premier. Bon médecin, il a pourtant su interpréter ses premiers symptômes. Nous l’avons connu comme quelqu’un de très fort, dans plusieurs sens. Presque jamais souffrant avant cette épreuve, il était doué d’une intelligence vive, de beaucoup d’esprit et de convictions fermes.
A la question que nous pose un destin si cruel, nous ne pouvons répondre que par d’autres questions, encore plus opaques : pourquoi lui ? Pourquoi si tôt ? Pourquoi pas moi ? Nous n’y comprenons rien mais nous ressentons l’obligation de nous demander encore : Qui était-il,  Michael, qui vient de nous quitter ? 
Si ce poème était déjà traduit en français, je vous lirais « Tragédie », ce poème de Reinhard Priessnitz, notre ami commun de Vienne, qui a pressenti sa propre disparition, survenue il y a déjà un quart de siècle. C’est lui qui m’a présenté Michael en 1966. Je ne peux que vous livrer quelques souvenirs, quelques réflexions.
Tels des adolescents un peu attardés,  nous aimions beaucoup philosopher dans un café près de la Berggasse. Il lisait alors l’École de Francfort et Levi-Strauss et savait déjà, au premier semestre de médecine, qu’il allait devenir psychanalyste.
Michael partage avec Freud, d’avoir exercé la psychanalyse à Vienne, d’y avoir enseigné à l’Université et d’avoir demandé, comme l’inventeur de la psychanalyse, le titre de professeur de cette Université. Dian m’a appris que le ministère pour la science de l’Autriche l’a nommé hier,Universitätsprofessor. Cette nomination intervient  trois ans après sa demande.  
Son humour et son ironie se mêlaient à la rigueur de sa pensée ; d’où le plaisir de le rencontrer. Chez lui le mot d’esprit primait sur le jugement. 
Il fréquentait les étudiants de gauche, moi les artistes d’avant-garde. Ainsi chacun de nous élargissait le cercle d’amis de l’autre. 
L’été 1973, après avoir obtenu son diplôme de docteur, il m’a rejoint à Amsterdam et nous sommes allés à Paris. Il lisait alors Lacan et m’en parlait. C’est un peu plus tard qu’il a rencontré Dian ; elle était en train de m’aider à traduire un livre de John von Neumann. Lui, il commença à travailler comme assistant à l’institut de Neurologie de l’Université de Vienne. Son patron, le Professeur Heiss, l’a souvent appelé pendant sa maladie. On a fondé un groupe pour lire les Écrits de Lacan. Il y était déjà à l’aise.
Puis, un jour, il est reparti à Paris avec Dian pour rencontrer Lacan qui l’a invité à déjeuner à son domicile. Deux ans plus tard, Michael entrait en analyse avec lui. Il raconte cet épisode dans son dernier livre. Mais par son acte, il m’avait aussi montré mon chemin, car j’y étais allé aussi, et même avant lui. Je lui dois ça. Michael était wittgensteinien, il fonctionnait par gestes et non par la persuasion. Il avait, à l’occasion, confiance en les concepts et laissait faire le transfert.
Nous sommes donc devenus collègues, rivaux aussi. C’était inévitable. Le lien social de la psychanalyse est rude. On travaillait ensemble, on se fâchait de temps en temps mais on ne rompait jamais. Je crois pouvoir dire qu’on avait beaucoup de respect l’un pour l’autre, malgré toutes nos faiblesses, un respect kantien. Et puis, ni lui ni moi ne voulions démentir ce qui nous liait depuis notre jeunesse, lié aussi à l’histoire sombre de notre pays.
Fin mars, notre amie Diana Kamienny a averti Geneviève, ma femme, que Michael allait mal. Un dimanche ensoleillé du début du mois d’avril, je suis allé le voir à l’hôpital Bichat. Dian et Bruno étaient avec Michael, très amaigri. Il était très ouvert à l’autre, très disponible et réclamait beaucoup d’attention en retour. Il avait à ce moment-là des troubles de mémoire. Et soudain il m’a pris à part et il m’a dit de prier pour lui ! En rentrant à pied, je me suis souvenu que S. Beckett, dont la tombe est ici si proche, disait qu’écrire de la poésie, c’était prier. J’ai alors écrit de la poésie pour Michael. Michael m’a dit aussi que nous n’étions pas si symétriques que cela en avait l’air et qu’un jour il faudrait écrire sur notre amitié.
Plus tard, en septembre, quand il a reçu la permission de retourner pour une semaine chez lui, il m’a raconté qu’il prenait des notes pour un nouveau livre – un livre sur l’esthétique.
À partir de ce que j’ai lu de Michael – aussi pour en rendre compte et pour l’éditer – je peux dire que c’est un auteur qui va au fond des choses et des bibliothèques. Il détestait les approximations et quand il s’était saisi d’un problème, on pouvait dire qu’il avait fait le tour de ce qu’on avait écrit dessus. Il a fait des trouvailles dans l’histoire de la psychanalyse et des rapprochements surprenants dans la clinique. 
Mais son travail se distingue avant tout par une grande originalité, toujours solidement appuyée sur le savoir qu’il aimait. Aussi a-t-il pu avancer des idées sur l’autisme qui sont très loin des sentiers battus. Sa musicalité se manifeste plutôt au niveau du contrepoint que de l’harmonie, quand il faisait répondre Derrida ou Levinas à Lacan.
Il avait beaucoup de sympathie pour la marginalité humaine et théorique, pour le fou, pour l’enfant autiste, mais aussi pour les phénomènes rejetés par cette raison qui crée les monstres quand elle vous endort. À Freud, titillé par la télépathie, il a ainsi consacré un de ses plus brillants essais.
Il m’a fallu longtemps pour comprendre les raisons de son amour pour Derrida. Très rationaliste, Michael a pourtant saisi tôt les ravages produits par la foi aveugle en la science.
Ses travaux et ses livres le représenteront à l’avenir. Pourquoi ne pas déjà penser à un colloque en son honneur mis en place par plusieurs institutions ?
Ses analysants se feront les vecteurs de son acte, ne serait-ce qu’en jouissant de l’effet thérapeutique de son art ;  ceux chez qui il a su susciter le désir de l’analyste sauront faire éclore cette détermination. Ces derniers temps, il parlait souvent de ses patients comme s’il ne les avait jamais quittés. Ils lui manquaient, ils sont devenus son manque. 
Beaucoup de ses amis ont cherché à le voir jusqu’à la fin.
Permettez-moi d’exprimer mes condoléances à son père, presque centenaire, qui n’a pas pu se déplacer, à Maria, sa sœur et à Walter, son beau-frère, ici présents. 
Ses plus proches auront, avec votre aide, la charge d’entretenir sa mémoire. Ils ont tout fait pour sauver sa vie et pour rendre sa souffrance un peu moins insupportable. Je peux en témoigner. Dian était tous les jours, plusieurs fois par jour, auprès de lui. Max et Bruno la relayaient. Ils sortiront grandis de leur combat pour Michael.
Franz Kaltenbeck