Pourquoi ?

par Franz Kaltenbeck

Samedi soir (21 nov. 2015) a eu lieu au Théâtre de la Verrière, à Lille, devant une salle comble, un débat dont l’objectif était d’analyser, afin d’en éclairer les causes, les événements tragiques du vendredi 13 novembre à Paris.

 Cette rencontre s’est déroulée dans le cadre d’une coopération entre l’association Savoirs et clinique et Cité-philo. Lors de son exposé d’introduction, dense et clair, Geneviève Morel a présenté le Dr Catherine Adins, psychiatre, médecin coordinateur de l’UHSA-Lille (Unité Hospitalière Spécialement Aménagée) et le professeur Gilles Kepel de Paris, politologue, professeur à Sciences-Po Paris, spécialiste de la recherche sur l’Islam et le monde arabe d’aujourd’hui.

Si elle a rappelé que la psychanalyse n’abordait pas le thème du passage à l’acte terroriste munie des préjugés de la pathologie – ce qui la rend sans doute mieux armée dans la recherche des causes de crimes même aussi graves –, Geneviève a tout de même évoqué les « idéalistes passionnés » de Maurice Dide, personnages pathologiques qui pourraient bien servir de modèle aux auteurs d’attentats. Dans l’ouvrage qu’il leur consacra en 1913, Dide écrivait : « Les idéalistes de la justice sont capables de torturer l'humanité entière et de la détruire pour permettre à la justice de régner sans conteste, fut-ce dans un désert ».
Se préoccupant ensuite de la décision intime du terroriste avant le crime, Geneviève expliqua alors, en les distinguant, les concepts lacaniens du « passage à l’acte » et de l’acting out, deux processus et modalités de l’acte qui, souvent, restent une énigme pour l’analyste et le psychiatre. C’est dans l’histoire allemande récente, qu’elle a trouvé l’un de ses exemples pour illustrer l’acte, soit le mot que lança Angela Merkel au commencement de la crise des réfugiés : « wir schaffen es », ce qui signifie « on va réussir / nous y parviendrons », mais où « es schaffen » veut aussi dire « créer cela », sens qui donne bien à l’ouverture des frontières le statut d’acte. Wolfgang Schäuble ne s’y est pas trompé – et Geneviève ne manqua pas de souligner sa réaction –, qui s’efforça de détruire l’acte en question en comparant l’immigration de masse à une avalanche déclenchée par un skieur maladroit.
Catherine Adins prit ensuite la parole ; décrivant les entretiens qu’elle a pu avoir avec des terroristes emprisonnés, elle présenta divers exemples de déclenchement d’actes criminels.
Gilles Kepel, quant à lui, rejeta l’explication souvent mise en avant par la gauche bien pensante, selon laquelle, en France, ce serait la misère et l’injustice sociale subie par les jeunes des cités issus de familles d’immigrés venues du Magreb qui expliqueraient les attentats terroristes, aussi monstrueux soient-ils. G. Kepel retient en revanche une explication qui lui semble bien plus sérieuse, à savoir la destruction des familles et, dans la plupart de ces familles délabrées, l’absence des pères, deux phénomènes qui, selon lui, mènent parfois à l’inceste entre les mères et leurs fils aînés. C. Adins put confirmer, pour de nombreux délinquants, la fréquence de cette situation familiale troublée.
G. Kepel évoqua ensuite l’effet destructeur que peuvent avoir, sur les jeunes gens qui partent en Syrie, des interprétations bornées du Coran.
Pour ma part, l’élément qui m’a semblé le plus convaincant dans l’analyse des causes du massacre du 13 nov., fut proposé par Kepel décrivant l’interaction entre les chefs du groupe terroriste « état islamique » et les assassins français et belges.
Après le retrait hors d’Irak des troupes américaines, des officiers et fonctionnaires sunnites, jusque là mis au placard par la présence des Américains, édifièrent leur pouvoir sur les ruines de l’Etat irakien tel qu’il se présentait sous Saddam Hussein : parti unique et règne de la terreur. Ayant enfin eu l’occasion d’intervenir et l’ayant mise à profit, cette élite n’avait que du mépris pour les terroristes français dilettantes ayant fait le voyage en Syrie.
Pourtant le vœu le plus ardent des futurs meurtriers était justement de gagner la reconnaissance de ces hommes qui, en deux ans, avaient su étendre leur territoire jusqu’en Syrie. L’état islamiste lointain faisait figure pour eux d’eldorado de la violence autorisée. La reconnaissance de ses chefs intervenait comme la promesse de regard bienveillant d’un idéal du moi étranger à notre conception, idéal qui avait toujours manqué à ces petits délinquants et trafiquants de drogue qui devaient devenir des tueurs de masses. Pour obtenir ce regard, ils étaient prêts à tout, jusqu’à la mise à exécution d’un acte horrible comme celui du vendredi 13 novembre à Paris.

Lien vers les archives de Citéphilo 2015: https://soundcloud.com/citephilo/modalites-terroristes-du-passage-a-lacte?in=citephilo/sets/comprendre-janvier-2015