Présentation de "Y - Revue de psychanalyse" (Paris)

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C'est un plaisir et un honneur particulier de vous présenter aujourd'hui une revue psychanalytique allemande qui établit un pont important entre la France et l'Allemagne. La lettre « Y » qui est le nom de notre revue, représente un croisement ; non pas une « bi- », mais une « tri »furcation où peuvent se rencontrer des voyageurs du monde psychanalytique. Ainsi «Y » est un lieu de diverses traductions. 
D'abord quelques mots sur l'histoire de la revue :
À partir de 2010, un cartel de l'Académie psychanalytique Jacques Lacan à Cologne a traduit les « Propos sur l'hystérie » (de 1977) de Jacques Lacan. Dans le cadre de ce travail, les traducteurs sont tombés sur la lettre « Y ». C'est pourquoi la lettre de correspondance de l'Académie a paru sous ce nom en 2011. Dans ce premier numéro, on pouvait lire des articles de Lucile Charliac sur les microgrammes de Robert Walser, de Franz Kaltenbeck sur la correspondance entre Paul Celan et Ingeborg Bachmann et de Geneviève Morel sur Jonathan Littell et le surmoi culturel. Après avoir trouvé une résonance très positive, le directeur de la maison d'édition « PARODOS » à Berlin, Ulf Heuner, a décidé de publier « Y » comme revue psychanalytique.
La lettre « Y » apparaît dans les « Propos » de Lacan de deux façons :
Lacan remet en question la conception d'un savoir qui serait basé sur des représentations et pose que le savoir dont il s'agit dans la psychanalyse serait un « Savoir-y-faire ». À quoi se réfère ici la lettre « Y » ? Je dirais : au réel qui est ce qu'on ne peut pas représenter, ce qui échappe au symbolique et à l'imaginaire. Je cite Lacan : 
« On essaie de provoquer chez les autres le savoir-y-faire, et c’est-à-dire se débrouiller dans ce monde qui n’est pas du tout un monde de représentations mais un monde de l’escroquerie...L’idée de représentation inconsciente est une idée totalement vide. Freud tapait tout à fait à côté de l’inconscient. D’abord, c’est une abstraction. On ne peut suggérer l’idée de représentation qu’en ôtant au réel tout son poids concret...L’inconscient ? Je propose de lui donner un autre corps parce qu’il est pensable qu’on pense les choses sans les peser, il y suffit des mots ; les mots font corps, ça ne veut pas dire du tout qu’on y comprenne quoi que ce soit. C’est ça l’inconscient, on est guidé par des mots auxquels on ne comprend rien.»
En suivant le texte de Lacan on peut supposer que la lettre « Y » se trouve là où, face à l'impossible, quelque chose doit être décidé, où il faut faire un choix. Où il faut parler sans comprendre quoi que  ce soit. Finalement il s'agit du non-rapport sexuel.
Lacan y souligne que la lettre « Y » correspond à la division d'un point dans trois directions. Je cite encore :
« L’anatomie chez l’animal ou la plante (ça, c’est du même tabac), c’est des points triples, c’est des choses qui se divisent, c’est le y qui est un upsilon, ça a servi depuis toujours à supporter des formes, à savoir quelque chose qui a du sens. Il y a quelque chose dont on part et qui se divise, à droite le bien, à gauche le mal. Qu’est-ce qui était avant la distinction bien-mal, avant la division entre le vrai et l’escroquerie ? Il y avait là déjà quelque chose avant que Hercule oscille à la croisée des chemins entre bien et mal, il suivait déjà un chemin. Qu’est-ce qui se passe quand on change de sens, quand on oriente la chose autrement ? On a, à partir du bien, une bifurcation entre le mal et le neutre. Un point triple, c’est réel même si c’est abstrait. Qu’est-ce que la neutralité de l’analyste si ce n’est justement ça, cette subversion du sens, à savoir cette espèce d’aspiration non pas vers le réel mais par le réel.» En situant « Y » entre le réel, le symbolique (la vérité) et l'imaginaire (l'escroquerie), Lacan en fait une écriture de RSI qu'il entend comme homophonie de « hérésie », Hairesis en grec, le choix d'un sujet qui le rend singulier. La lettre « Y » désigne cette hérésie. Il est intéressant que Lacan se réfère dans son discours à Wilhelm Reich dont il mentionne la typologie - sa théorie de caractère. Un type, un caractère, c'est aussi une lettre, résultat d'un choix, inscription dans le réel.
Sans pouvoir rendre hommage aux importants développements théoriques de l'œuvre tardive de Lacan ici, on a peut-être déjà pu entendre que ce sont justement ceux-ci que la revue « Y » prendra en compte. Ceci semble particulièrement nécessaire en Allemagne où la lecture de Lacan est souvent centrée sur le symbolique. C'est pourquoi nous voudrions donner la parole surtout aux collègues français qui prêtent une attention particulière à l’œuvre tardive de Lacan. Le Lacan de la fin des années 70 n'avait de cesse de critiquer une psychanalyse qui ne jouait que la carte du symbolique en tant que verité. Franz Kaltenbeck y a écrit: «Le symptôme...est pour longtemps 'verité' inscrite dans le corps, dans les archives des enfance etc..Mais au cours de l'enseignement de Lacan, la verité se déplacera pour devenir une place. Si le symptôme domine dans le discours de l'hystérique, la place de la verité dans ce discours n'est plus occupée par un signifiant mais par l'objet a, reste de jouissance...Plus tard, le symptôme consiste dans un noeud de signifiants et enfin, en 1975, son devenir réel est signé: un événement du corps.» En outre, on trouve chez Lacan, comme Franz Kaltenbeck souligne, «une critique du signifiant comme semblant.» On peut y évoquer une phrase de Lacan dans le séminaire «L'insu...»: «Le symbolique ne dit que des mensonges.» Comme Franz Kaltenbeck a insisté, une écriture sérieuse, par exemple celle du Joyce et du Beckett,  fait ironie du semblant et réfléchit sur sa condition. C'est aussi une orientation importante de notre revue avec son point fort quant à la littérature.  
Ce questionnement critique a aussi des implications politiques dans la mesure où l'on déplore souvent le déclin d'un ordre symbolique et paternel qui est soutenu du « Nom-du-père » étant entendu dans sa version d'un seul signifiant universel et pas dans sa pluralisation en tant que RSI. On peut y rappeler que Lacan a suivi la question si l'on peut fonder la psychanalyse sur autre chose que l'Oedipe,autrement dit si l'on peut se passer du Père. En remettant en cause la consistance du Nom-du-Père Lacan pouvait accéder à la constatation, qu'on peut se passer du Nom-du -Père à condition de s'en servir. Une psychanalyse qui délaisse ces développements de l'oeuvre tardive de Lacan et  tourne vers le conservatisme et le pessimisme culturel manque sûrement le potentiel utopique de la psychanalyse que mon ami Franz Kaltenbeck a souvent soulevé.
Il s'agit de suivre les nouages nouveaux du Réel, du Symbolique et de l'Imaginaire dans la clinique, dans l'art et dans la société. Ainsi le clinicien est confronté au recul de phénomènes cliniques jadis fréquents et au surgissement de nouvelles formes de symptômes souvent très créatifs et inventifs. 
D'après Lacan nous pouvons parler ici de la formation des sinthomes. Geneviève Morel a vivement souligné que les névroses soi-disant classiques ne se laissent pas classer à un niveau plus « élevé » que les sinthomes de beaucoup de psychotiques. Ces pathologies de la loi sont au contraire souvent liées aux symptômes qui limitent nettement l'espace de jeu, l'espace potentiel de la création. L’œuvre de Geneviève Morel est un repère essentiel de la revue, notamment ses livres magistrales «La loi de la mère» et «Ambiguitées sexuelles». Je voudrais bien citer «La loi de la mère»: «Les sinthomes conduisent même à l'invention de nouvelles normes de la vie. Ces sinthomes profondément singuliers et originaux forment une collection, au sens d'une collection d'œuvres d'art: on peut les mettre en série, mais ils ne forment pas pour autant une classe d'objets identifiables les uns aux autres. Autant de sujets, autant de sinthomes.»
L'importance de la théorie de la psychose pour notre revue se reflète également dans une recension du livre « What is madness ? » du psychanalyste anglais Darian Leader.
Ce sont pourtant souvent plutôt les poètes, les artistes qui nous montrent les différentes variations, les cheminements inventifs de la subjectivisation. C'est pourquoi nous nous consacrerons particulièrement aux œuvres artistiques. Ainsi, le premier volume d' « Y » vous donne à lire des articles sur Virginia Woolf, Charles Bukowski, David Foster Wallace et Hilda Doolittle. Dans la deuxième édition vous trouverez des contributions aux œuvres artistiques d'Ernst Lubitsch, Dieter Roth et Marguerite Duras. On pourra lire ensuite dans le troisième volume la traduction d'un travail de Franz Kaltenbeck sur Samuel Beckett « La psychanalyse depuis Beckett ».
Enfin nous ne présenterons non seulement des articles sur des artistes, mais les artistes peuvent eux-mêmes publier leurs textes poétiques dans notre revue, comme le poète Eckhard Rhode qui vit à Hambourg et l'artiste Karin Schlechter qui travaille à Cologne, dont vous pouvez lire les contributions dans les deux premiers volumes.
Les traductions franco-allemandes, jouent, elles aussi, un rôle considérable dans « Y » .
Dans le numéro 1 de la revue se trouvent les traductions des textes de Jacques Aubert sur Virginia Woolf, de Brigitte Lemonnier sur Charles Bukowski, ainsi que d'un commentaire d'Alain Lemosof sur le séminaire de Lacan « L'insu que sait de l'une-bévue s'aile à mourre ». Ce travail sur un séminaire tardif de Lacan a d'ailleurs un lien particulièrement étroit avec les « Propos sur l'hystérie » dont nous n'avons pu publier la traduction à cause d'une autorisation retirée de façon inattendue de la part de Jacques Alain Miller.
En tant que plaque tournante, la lettre « Y » renvoie donc également aux ramifications variées de la revue en ce qui concerne les langues différentes dans lesquelles il faut, à chaque fois, tra-duire une part du réel d'un texte, quelque chose de son inquiétante étrangeté dans un autre réseau symbolique. 
Dans les prochains volumes, vous trouverez des traductions des textes de Geneviève Morel, Rivka Warshawsky, Franz Kaltenbeck, Eric Le Toullec, Alain Lemosof et Marcel Ritter.
Ainsi, nous prenons particulièrement en considération des textes qui traitent de la position de la psychanalyse à l'égard du savoir et des sciences. Les traductions qu'un groupe de travail à Paris a établies ont font partie. Johanna Stute-Cadiot, Annemarie Hamad, Ursula Lefkowitz et moi-même, nous participons à ce groupe et je voudrais bien remercier surtout Annemarie Hamad de son aide pour la revue.
Ce n'est qu'au cours de notre travail commun au sein de la revue que nous avons découvert d'autres lieux où cette lettre surgit. Par exemple, le peintre A. R. Penck a signé par moments ses tableaux de « Y » pour protéger son nom contre le pouvoir dictatorial de l'état.
On parle aujourd'hui aussi d'une génération « Y » concernant les jeunes qui sont nés après 1990 et qui sont contraints de se débrouiller dans un monde de plus en plus interconnecté.
Chez Lacan même nous avons trouvé aussi d'autres emplois de cette lettre. Rappelons d'abord que Lacan – dans son hommage à Marguerite Duras - a écrit à l'égard de l l'usage de la lettre en général: « Que la pratique de la lettre converge avec l'usage de l'inconscient est tout ce dont je témoignerai en lui rendant hommage. »
La lettre « Y », il l'emploie très tôt dans « L'instance de la lettre dans l'inconscient » en la qualifiant d' « arbre circulatoire » ce qui me semble être une métaphore particulièrement belle et poétique. Lacan désigne cet arbre comme « conducteur de la foudre » en se référant comme souvent à un poète, en l'occurrence Paul Valéry :
« Non! Dit l'arbre, il dit: Non! Dans l'étincellement
De sa tête superbe... »
L' « Y », nous l'avons découvert encore chez d'autres auteurs, par exemple dans les écrits de Fernand Deligny auquel nous avons porté notre attention dans le cadre de nos études sur l'autisme au sein de l'Académie psychanalytique Jacques Lacan à Cologne. 
Chez lui, l' « Y » est un nœud, un point de repère au milieu des errances telles qu'il les a trouvé chez des enfants et adolescents autistes avec lesquelles il a vécu dans les Cévennes. 
Cette recherche d'une topologie de nouages qui sert à  se débrouiller même si l'ancrage symbolique manque, ressemble un peu au « savoir-y-faire » avec le réel de l'oeuvre tardive de Lacan qui en fait un moment décisif de la subjectivisation du parlêtre. La lettre « Y » crée dans le réel un lieu singulier d'une rencontre de lignes de forces diverses, une limitation de la puissance pulsionnelle ce qui rend possible d'établir un lien social, même là où la parole ne peut pas aboutir. 
Le dernier été, dans les Cévennes, j'ai fait la connaissance de Jacques Lin, collaborateur de Fernand Deligny, qui m'a fait comprendre que la lettre « Y » crée un « trait commun » pour le sujet, un repère commun, qu'on peut entendre, à cause de l'homophonie, de deux façons : soit comme « commun », le fondement réel du lien social, soit comme « comme un », comme appui singulier du sujet qui ne peut établir son lien avec les autres qu'en tant que « un ». 
On peut ajouter ici que Lacan, dans ses derniers propos sur la « passe » dans le séminaire « L'insu... », dit, qu'il s'agit de se reconnaître « entre soi » ce qu'il développe comme une quasi-homophonie : « entre savoirs ». Ce sont ces savoirs différents - produits par la psychanalyse, la cure psychanalytique -  qui rendent possible la singularité de chacun et le lien entre soi. 
La diversité des savoirs ainsi que leur orientation par l’expérience psychanalytique font avancer notre revue. 
Maintenant je voudrais remercier cordialement tous ceux dont l'engagement est la condition sine qua non pour l'existence de cette revue. En premier je voudrais bien évoquer le directeur de la maison de l'édition PARODOS à Berlin où « Y » paraît, Ulf Heuner, qui encourage et soutien notre travail par son excellent lectorat et son conseil indispensable au développement favorable de la revue.
C'est un coup de chance d'avoir pu regrouper une rédaction qui se compose de personnes qui maintiennent notre projet grâce à leur élan, leur fiabilité et leur savoir psychanalytique remarquables.
Les personnes en question sont Barbara Buhl (à Cologne), Susanne Müller (à Paris et à Cologne), Andreas Hammer (à Cologne et à Kfar Saba), Christine Ratka (à Hambourg) et Eckhard Rhode (à Hambourg) . Ces trois collègues contribuent au succès de la revue à travers leurs expériences spécifiques dans les domaines de l'art, de la poésie, de la musique, et ils s’occupent également de quelques traductions. Ils travaillent en collaboration avec l'Académie psychanalytique Jacques Lacan à Cologne, font des lectures d'articles de nos auteurs et garantissent, tout comme le comité scientifique, l'échange avec des chercheurs psychanalytiques dans le monde entier.
Aujourd'hui je voudrais mentionner particulièrement Susanne Müller qui est co-éditrice du deuxième volume sur l'« Inquiétante étrangeté ». Ce sujet est au centre des recherches de notre amie à Paris dont la contribution passionnante et complexe touche aussi  à un moment surprenant de l'inquiétante étrangeté de la relation franco-allemande, du réel de notre histoire. Susanne Müller a rassemblé pour le numéro 2 de « Y » des auteurs exquis de langues différentes qui révèlent que la traduction même d'un texte, le passage entre les langues relèvent aussi d'une inquiétante étrangeté.
Quant à l'origine et à l'orientation de la revue nous devons beaucoup à nos amis de l'ALEPH  à Lille et à Paris, notamment à Geneviève Morel et à Franz Kaltenbeck. Ils sont auteurs de la revue, font partie du comité scientifique et ils nous ont soutenus en établissant le contact avec beaucoup de collègues du ledit comité.
Geneviève Morel et Franz Kaltenbeck m'ont encouragé sans cesse de prendre le risque de l’édition de ce projet franco-allemand avec une orientation lacanienne.
Une partie des écrits français de Franz Kaltenbeck sera traduite en allemand et publié en 2013 dans la maison d'édition PARODOS à Berlin.
Le lien étroit entre la revue, l'Académie à Cologne et nos amis de l'ALEPH  comprend également la collaboration avec tous ceux qui s'engagent pour une psychanalyse innovatrice depuis Lacan.
Sont bienvenus aussi les auteurs qui partent d'autres domaines comme de l'art, des lettres et des sciences et tous sont invités à poursuivre avec nous notre projet en élaborant les questions que la psychanalyse nous pose.
Je voudrais aussi remercier particulièrement la librairie « La terrasse de Gutenberg » pour son hospitalité et son aimable soutien.
Maintenant je voudrais donner la parole aux intervenants de cette soirée : Susanne Müller, Brigitte Lemonnier, Annemarie Hamad, Franz Kaltenbeck, Eric Le Toullec et Alain Lemosof.
Je vous remercie de votre attention et patience aimables.
Michael Meyer zum Wischen, Paris, mars 2013