Séminaire théorique : "Jalousie et sublimation" (Lille)

Séminaire de Frédéric YVAN


Samedi 12 octobre 2019 de 14h30 à 16h00

SKEMA de Lille (salle C 201)

      La jalousie constitue pour Lacan un phénomène central et structurel du sujet dansson rapport à l’autre. C’est qu’en effet la jalousie permet au petit enfant de se déprendre de sa confusion d’avec l’autre (transitivisme) ; elle est alors en ce sens un moment de la constitution du moi et donc de la sociabilité. Pour établir ce rapport immédiat à l’autre, Lacan développe, à de multiples reprises, l’observation de l’infans, évoquée par Saint Augustin dans le livre premier de ses Confessions1 : « J’ai vu de mes yeux et bien connu un tout petit en proie à la jalousie : il ne parlait pas encore et déjà il contemplait, pâle, d’un regard amer son frère de lait.2 » Lacan modifiera plusieurs fois la traduction de ce passage de Saint Augustin en cherchant, à partir de l’expérience particulière de cet enfant, à dégager un processus structurel et essentiel pour chaque sujet.
      Pour décrire la réaction de cet enfant qui ne parle pas encore et qui observe son frère de lait accroché au sein de la nourrice, Augustin évoque, à travers les termes latins qu’il emploie, les idées de rivalité, de concurrence ou encore de haine et de jalousie. Ce moment, qui participe du « Stade du miroir » selon Lacan, est aussi moment d’identification au frère, à son image comme semblable, qui se double d’agressivité à l’égard de celui-ci.
       Lacan s’attache cependant à distinguer la jalousie de l’envie. C’est être privé du bien, de l’objet, alors qu’il est possédé par l’autre, qui provoque l’envie ; celle-ci se rapporte donc à l’objet de jouissance de l’autre, et convoque la non-complétude du sujet,ouvrant ainsi la voie à son manque et à son désir. Concernant la jalousie, l’objet est possédé par le sujet, il a l’objet mais il craint que l’Autre souhaite s’en accaparer et l’en dépossède. La jalousie est donc un rapport à trois termes : le sujet, l’objet et l’Autre. L’envie est donc antérieure à la jalousie : si l’envie est ce qui se joue dans le « Stade dumiroir », la jalousie en est l’issue et s’ouvre sur le social.
      Plus précisément, ce que convoite l’enfant est la complétude représentée par cette scène : lait, sein et amour. La vue de son semblable comblé par la plénitude trouble l’enfant qui observe. Il faut ainsi nécessairement, pour que le désir se produise, que l’objet existe, et si l’objet est consistant, c’est précisément parce que le sujet en est dépossédé. Ce moment, pour Lacan, s’accompagne d’une dimension destructrice pour le sujet : une haine jalouse pour l’autre - haine conjointe à une jouissance. C’est que l’enfant observé, le semblable, le prochain, possède, en cet instant, l’objet cause du désir (l’objet a), qui est le sein dans cette scène. Et l’avoir c’est l’être ! Aussi, la jalousie, et la haine qu’elle supporte, se rapporte à l’être de l’autre. C’est donc l’image de la complétude de l’Autre, de l’Autre maternel, qui déclenche cette haine jalouse ; image qui n’est pas sans relation logique avec la formule du fantasme telle que Lacan l’a écrite ; rapport par lequel le sujet cible l’objet qui complète l’Autre. Si, dans la jalousie, le rival est haï, c’est parce qu’il occupe cette place de l’être de jouissance pour l’Autre.
      Dans Encore, concernant cette haine qui s’adresse à l’être d’un autre, Lacan formule un néologisme pour faire résonner cette haine et le processus par lequel elle se manifeste : « On en reste […] à la notion […] de la haine jalouse, celle qui jaillit de la jalouissance, de celle qui s’imageaillisse du regard chez Saint Augustin qui l’observe, le petit bonhomme3. »
      C’est à cette jalouissance que nous nous intéresserons en nous attachant plus particulièrement à l’articuler à une autre jouissance, celle qui a trait à ce que Lacan, à partir de Freud, nomme la Chose, à cette part inappropriable et pourtant la plus intime du sujet issue de son rapport premier à l’Autre (la mère) ; et ce à travers la logique de la sublimation.

Frédéric Yvan

1 Saint Augustin, Confessions (397-401), Paris, Les Belles Lettres, 1989.
2 J. Lacan, Le Séminaire, Livre VI, Le désir et son interprétation (1958-1959), Paris, Seuil, 2013,séance du 11 février 1959.
3 J. Lacan, Le Séminaire, Livre XX, Encore (1972-1973), Paris, Seuil, 1975, p 91.

Le séminaire théorique a lieu le samedi de 14 h 30 à 16 h, les 12 octobre, 16 novembre 2019, 25 janvier, 4 avril, 16 mai, 20 juin 2020. SKEMA Lille, avenue Willy Brandt, 59777 Euralille, métro : gares. Ouvert au public – 10 € (TR : 5 €) par séance pour ceux qui ne sont pas inscrits à Savoirset clinique.

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